5 chiffres qui révèlent le déséquilibre des relations Afrique-France selon Oxfam
À quelques jours du sommet “Africa Forward” organisé par la France au Kenya, la communication du gouvernement Français affirme que ce sommet “est à l’image des partenariats Afrique-France, à la fois robustes et équilibrés”. Or, les chiffres semblent plutôt dire l’inverse. Les pays africains font face à un double déséquilibre : une aide insuffisante et une dette croissante qui réduit leur capacité à répondre aux crises. Des crises qui s’avèrent toujours plus dramatiques alors que de nombreux programmes humanitaires sont sacrifiés faute de financements.
Derrière les discours répétés par le gouvernement français sur un « nouveau partenariat » avec le continent Africain, une réalité s’impose : la France donne d’une main quelques miettes… mais récupère des milliards de l’autre. À rebours de ses responsabilités historiques.
18,6 Milliards d’euros de dette détenue, 4 fois ce qu’elle consacre pour soutenir le continent
« Les pays africains ont une dette de près de 19 milliards envers la France, un chiffre en pleine augmentation alors que pendant ce temps la politique de solidarité internationale du pays s’effondre. Un constat qui tourne en ridicule la volonté affichée de nouveaux partenariats du Président de la République française » affirme Fati N’Zi Hassane Directrice d’Oxfam en Afrique.
Durant les années 2010, la dette détenue par la France sur des Etats africains est restée globalement stables autour de 13 milliards d’euros. Mais depuis 2019, année du précédent G7 en France, elle a fortement augmenté pour atteindre près de 19 milliards (+42% entre 2010 et 2024 dont +34% entre 2019 et 2024). Cette stagnation pendant dix ans, puis l’explosion depuis 2019 montre que la « dette Afrique-France » a changé de trajectoire. La hausse n’est pas structurelle sur une longue période mais bien récente et conséquence de choix politique. Bien loin de l’appel du Président de la République d’avril 2020 alors que la planète faisait face à la pandémie de coronavirus : “Nous devons aussi savoir aider nos voisins d'Afrique [...] sur le plan économique en annulant massivement leurs dettes.”
3,3 milliards d’euros de remboursements de dette perçu par la France en 2025:
Selon la base de données de la Banque mondiale, International Debt Statistics, la France a dû percevoir 3,3 milliards d’euros pour l’année 2025 de remboursement de dette qu’elle détient sur des pays africains. Une somme qui en comparaison équivaut à plus de 4/5e de ce que la France consacre à la coopération internationale sur le continent africain. Un élément mettant en exergue un peu plus la faiblesse des politiques de solidarité internationale de la France.
3,94 milliards d’euros d’aide au développement, un chiffre qui stagne bien loin du mythe et des discours d’augmentation
Alors que les pays africains doivent rembourser des sommes toujours plus importantes à la France, ils sont, dans le même temps, privés de financements cruciaux de la coopération internationale. Le très fort endettement ajouté à l’effondrement de la solidarité internationale française déséquilibre fortement les relations économiques entre France et l’Afrique. Contrairement aux discours officiels, l’aide publique au développement (APD) française à destination de l’Afrique stagne depuis plus de vingt ans. En euros constants, elle a même diminué. Entre 2002 et 2024 l’APD française à destination des pays africains est passé de 4,08 milliards à 3,94 milliards d’euros ; soit une diminution de 140 millions.
En proportion de la richesse nationale (RNB), le recul est encore plus marqué. La part de la coopération avec l’Afrique dans le RNB français est passée de 0,32 % en 2002 à seulement 0,14 % en 2024. Un niveau historiquement bas, que la France n’avait plus connu depuis 2018, et ce, malgré les engagements pris lors du G7 de Biarritz 2019 visant à lutter contre les inégalités mondiales.
1,07% seulement de la Réponse humanitaire en Afrique est financé par la France
Les financements qu’apportent la France pour répondre aux crises humanitaires illustrent ce désengagement. En 2025, la contribution française s’élève à 193 millions de dollars (environ 165 millions d’euros), contre 264,6 millions de dollars en 2023 (soit environ 230 millions d’euros), année de la Conférence pour un nouveau pacte financier à Paris. Rapporté au 18,12 milliards de dollars de de financements humanitaires nécessaire à la région en 2025, cet effort apparaît particulièrement limité, loin derrière la Suisse, le Canada ou le Japon par exemple.
La réponse aux crises semble ainsi reléguée au second plan. Avant de chercher à construire de nouveaux partenariats, la France pourrait d’abord assurer sa juste part et honorer pleinement ses engagements existants d’autant plus au regard de sa place et de son rôle au sein de l’Organisation des Nations unies.
Ce niveau de contribution reste par ailleurs très en deçà du poids réel de la France dans l’économie mondiale. La part de sa Richesse Nationale dans l’ensemble des pays donateurs d’aide se situe en réalité à 4,6%.
Si en 2025, le France avait financé à sa juste part réponses humanitaires en Afrique, elle aurait dû fournir 833 millions de dollars (environ 714 millions d’euros) et ainsi apporter une aide vitale à 2,6 millions de personnes supplémentaires.
230 milliards d’euros, une dette de la France vers l’Afrique ?
La faiblesse de la coopération en Afrique ne s’explique pas seulement par sa dépriorisation récente, mais aussi par le non-respect, sur le long terme, des engagements internationaux de la France. En 1970, les pays riches membres de l’Organisation des Nations unies se sont engagés à consacrer 0,7 % de leur revenu national brut à l’aide au développement. Un objectif que la France n’a jamais atteint, accumulant ainsi un manque estimé à environ 230 milliards d’euros.
Cette “dette” pèse en premier lieu sur l’Afrique, qui concentre le plus grand nombre de pays en développement. Mais elle s’inscrit aussi dans une histoire plus longue. Le système économique mondial hérité de la période coloniale a été structuré au profit des puissances européennes, freinant le développement industriel des territoires colonisés tout en exploitant leurs ressources. Selon le rapport Oxfam, « L’art de prendre sans entreprendre », entre 1825 et 1947, la France a ainsi extrait l’équivalent de 313 milliers de milliards d’euros de ses colonies africaines (valeur 2023). Dans ce contexte, la coopération internationale ne relève pas de la charité, mais d’une exigence de justice : il s’agit de reconnaître et de corriger des déséquilibres historiques.
Louis-Nicolas JANDEAUX, Responsable Plaidoyer et Campagne, Humanitaire et Financement du développement, Oxfam France, lnjandeaux@oxfamfrance.org, +33 06.49.15.58.60
Les données d’aide au développement sont issues de la base de données de l’OCDE, le « SNPC: Système de notification des pays créanciers ». Les données les plus anciennes disponibles sur cette thématique remonte à 2002 et les plus récente à 2024. Le ratio RNB/ aide à l’Afrique se base sur les chiffres du RNB issus de la Banque mondiale.
Les données relatives à la dette correspondent aux créances bilatérales détenues par l’État français sur les États africains. Les données concernant l’endettement sont issues du ministère de l’économie et des finances lorsqu’il s’agit des encours de la France sur les États étrangers. Les données concernant les remboursements de principal et d’intérêts dus à la France sont, elles, issues de la base de données de la Banque Mondiale, « International Debt Statistics ».
Les comparaisons entre remboursements de dette et aide publique au développement mesurent des flux financiers distincts. L’objectif est de comparer seulement les ordres de grandeur. A noter que concernant les prêts d’APD, seule leur composante “équivalent-don” (“grant equivalent”) est intégrée dans l’APD, et non le montant total prêté.
Enfin, les données concernant l’aide humanitaire sont issues du « Financial Tracking Service » du Bureau des Affaires Humanitaires des Nations Unies. Les financements français en 2025 ont été isolés pour chaque plan de réponse humanitaire en Afrique cette année-là. Les montants totaux des sommes nécessaires et perçues par crises sont disponibles via le « Global Humanitarian Overview (GHO) Funding progress » de la base de données. Sur les plus de 18 milliards nécessaires pour répondre aux crises humanitaires en Afrique, les financements mondiaux se sont élevé à 8 milliards en 2025. Le Japon a fourni 391 millions de dollars, le Canada 254 millions, et la Suisse 234 millions dans le cadre des différents plans de réponse humanitaire actifs en Afrique en 2025.
La part de la richesse nationale (RNB) de la France dans l’ensemble des pays donateurs d’aide est calculée via la base de données de l’OCDE qui fournit le RNB par pays « bailleurs » . Les données les plus récentes disponibles datent de 2023. En 2025 les plans de réponse humanitaire prévoyaient de venir en aide à 189,5 millions de personnes avec un besoin de financement total de 47,4 milliards de dollars. Par conséquent, proportionnellement si la France apportait 833 millions de dollars, et donc 640 millions en plus, elle apporterait de l'aide à 2,6 millions de personnes supplémentaires.
Les conversions dollars en euros sont effectués en prenant le taux de changes moyen de l’année concernées. Sauf lorsqu’il est indiqué que la mesure se fait en euros ou dollars constant.
L’estimation du manque à financer de 230 milliards d’euros correspond à l’écart cumulé entre l’objectif international de 0,7 % du RNB consacré à l’aide publique au développement et le niveau réel de contribution de la France depuis 1970. Cette méthodologie fut utilisée la première fois dans le rapport d’Oxfam «50 ans de promesses non tenues ; la dette de 5 000 milliards des pays les plus riches envers les plus pauvres »
Les chiffres sur l’impact de la colonisation sont issus du Focus France du rapport d’Oxfam « L’art de prendre sans entreprendre » eux-mêmes issus de « l’Africa Economic History Network’s Africa Commodity Database ».
Les données présentées dans cette analyse portent sur les flux publics et ne prennent pas en compte les investissements privés, les échanges commerciaux ou les transferts financiers privés entre la France et les pays africains.